C’est
l’histoire d’un déjeuner avec le DG de la banque Mondiale, pourtant je
n’hallucine pas, c’est une vérité vraie. Vous me diriez qu’il n’y a pas
de quoi s’enfler les chevilles que pour ça, c’est vrai vous avez raison, mais je me suis simplement laissé impressionner par ce fait rarissime pour une espèce de mon acabit.
Mea inculpa
alors. Toutefois, je réclame un soupçon d’indulgence de votre part puis
que j’ai déjà l’eau à la bouche. Permettez-moi donc de m’accrocher sur
ce subterfuge pour vous narrer cette rencontre sans pour autant faire
référence à la succulence exceptionnelle
d’un festin digne d’une personnalité de son rang, en appréciant
humblement l’immense occasion qui m’était offerte de parler pour une
fois à dieu et non à ses saints.
De la
disposition de la salle on sentait déjà une certaine spécificité dans
l’approche méthodologique. Les tables dont l’aménagement renvoyait
l’image de ce polygone à trois côtés, étaient
belles et bien dressées, devant chaque place étaient posés le menu
spécial « DG de la banque mondiale » et les couverts dont la brillance
n’avait d’égale que la qualité du cristal, éclatante de classe. Le décor était ainsi planté.
Scénario prévu : le
DG devait prendre l’entrée avec un premier groupe, le plat de
résistance avec le deuxième groupe, et le troisième groupe pour le
dessert.
Pendant
que je dégustais avec délectation l’entrée raffinée et rafraîchissante,
j’avais d’yeux et d’oreilles que sur la discussion du premier groupe.
Peine perdue, les décibels des expressions respectaient les standards du
niveau politiquement correct, à part quelques « tout à fait »,
« effectivement » d’acquiescement dont la sonorité était à peine
audible. Quand arriva notre tour de bénéficier de ces quelques minutes
du temps si précieux de monsieur le DG, nous étions tous honorés de
faire partie de cette short list, mais également pressés de lui poser
des questions sur le fonctionnement de l’une des plus grandes « machines
à développer » du monde.
Je commençais à le taquiner en lui disant que finalement
la Banque mondiale n’était pas aussi austère qu’il n’y paraît. Sa
réponse fut de décliner un portrait qui ne pouvait que le rendre
sympathique à nos yeux : je suis jeune, j’ai fait le secteur privé et je
suis originaire d’un tout petit pays d’Amérique latine le Salvador.
L’ambiance était détendue.
Quelques petites explications sur le déroulement de la séance :
1- une question du DG
2- tour de table
Comment voyez-vous le Sénégal dans 20 ANS ? telle était la question.
Les
sujets abordés par les différents intervenants, remarquables de par leur
diversité : décentralisation, les subventions agricoles, la corruption,
la transparence…Aussi bizarre que cela puisse paraître personne n’a
répondu à la question. Ils se contentèrent de ressasser les difficultés
auxquelles nous sommes confrontées, comme si ils étaient devant le mur
des lamentations. Probablement le sénégalais a un sentiment d’incapacité
enfoui et inconscient qui le pousse à n’inscrire son avenir que dans le
registre des damnés de la terre.
Comme quoi le fait de défricher les causes d’un échec ne dit rien sur les voies de la réussite.
Sur le
chemin du retour j’étais envahi par un sentiment de tristesse, je me
disait certainement que nos dirigeants ont le même comportement à
Washington, nous sommes toujours dans une logique de demandeur, d’où
tire d’ailleurs cette légitimité morbide des bailleurs de se considérer
toujours comme nos sauveurs. La banque mondiale reste une banque,
fut-elle celle de la lutte contre la pauvreté, je me marre…
La disposition
des tables reflétait étrangement l’esprit de la banque mondiale :
absence de continuum dans les programmes, vision parcellaire. A preuve
lors de la réunion, il n’y a pas eu une démarche synthétique. Le DG et
son armée de cadres « Africains » savaient ce que tout le monde pensait
de la question, mais tout le monde ne savait pas ce tout le monde
pensait de la même question.







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